Départ et voyage

Mercredi 30 mars, nous sommes à Marseille au petit matin. Le paquebot qui va nous embarquer à destination de Saigon est là, attendant d’engouffrer le matériel, les hommes du BMTS 28, puis la Légion Etrangère composée principalement d’Allemands. Après l’embarquement d’environ deux mille hommes, tout le monde se trouve enfin à bord, et à 16h30 sonnant, c’est l’appareillage de l’Athos II. Le voyage sera long car nous allons faire vingt quatre jours de mer avec trois escales : Port-Saïd, Djibouti et Colombo.

…Nous voguons maintenant sur la mer de Chine, la pointe de Ca Mau est proche, en avant sur Cap Saint-Jacques, l’embouchure de la rivière de Saigon qu’il nous faut remonter. Cinq heures de navigation et ce sera terminé. Tout semble calme durant la remontée de la rivière, la vision de la cathédrale de Saigon et de ses immenses flèches élancées surmontées d’une croix en surprend plus d’un. C’est le samedi 23 avril 1949 que nous arrivons en vue de Saigon. Nos paquetages bouclés, nous quittons l’Athos II après vingt-quatre journées de complicité !

Toujours cette odeur flottant dans l’air que l’on croit retrouver et qui n’est jamais la même. Au début on a la nausée puis l’habitude gagne nos cellules olfactives qui n’oublieront pas cette odeur spéciale et caractéristique de ce pays imprégnée dans nos vêtements, notre épiderme, même après des mois de retour en France !

Saigon est une cité moderne élégante, très française, ombragée par des flamboyants qui faisant l’admiration des visiteurs. La rue Catinat avec son théâtre et son Continental-Palace déborde de vie. Toujours ce fourmillement de véhicules militaires, bicyclettes, cyclo-pousses, pousse-pousses, mêlés aux piétons européens aux casques de liège et indochinois aux chapeaux coniques. Soudain, une vision de paix dans ces jeunes filles que nous croisons, aux yeux bridés, aux cheveux de jais plats et lisses, aux sourires éclatants.

Puis après un défilé dans les rues gonflées d’européens, derrière la musique de la Garde, nous laissons Saigon et sommes dirigés sur le camp Petrus-Ky où le BMTS 28 passe deux nuits dans de grandes paillotes rectangulaires, attendant les ordres. Bien qu’unité de réserve générale, notre bataillon sera mis en route sur le Cambodge, Protectorat français sous le règne du jeune roi Norodom Sihanouk.

Le Cambodge, 26 avril-28 mai 1949.

Le mardi 26 avril, un détachement se dirige par voie d’eau en direction de la capitale du Cambodge à deux cent quarante kilomètres de Saigon. Quant à nous, nous partons le lendemain 27 avril par voie routière avec des véhicules non révisés perçus à notre arrivée. Nous atteignons la frontière cambodgienne à Soai-Rieng sur le Vaico, une cité à mi-distance de Saigon et de Phnom Penh.
Nous sommes maintenant dans le berceau de l’ancien empire khmer. Ici l’on sourit naturellement à l’étranger, le peuple est gai et chaleureux. 20h30, le dernier camion arrive dans la capitale devançant de deux jours le détachement fluvial. Seule grande ville du Cambodge, Phnom Penh est située au confluent du Mekong et du Tonle Sap (« Grand Lac » en khmer).

A gauche : mai 1949, Phnom-Penh (Cambodge), c/chef Paul Fiquet, BMTS 28. En perme au Palais Royal. Le BMTS vient de débarquer. (Collection P. Fiquet -droits réservés)
Au petit matin du 29 avril, le détachement fluvial débarque. Le BMTS 28 au complet est regroupé puis dispatché : la 4ème Cie sur la route de Saigon-Chodoc, la 3ème Cie stationne dans une distillerie, la 2ème Cie au Stade, le PC, la 1ère Cie et la CCB cantonnent au camp Monivong situé en centre ville.

Pour tous, civils et militaires, le couvre-feu est à 22 heures. Le centre ville se vide et les dernières à circuler dans les rues désertes sont les filles de joie aux rires perçants. Dès notre arrivée, la ville s’est transformée en un véritable lupanar avec des prostituées outrageusement maquillées, peu vêtues, mais dans l’ensemble extrêmement jolies, abondantes autour des camps.
Le 1er mai a lieu un passage en revue par le Général des Essars, commandant les forces du Cambodge. Après, notre bataillon défile dans les rues de la capitale.

Je ne sors plus souvent du camp Monivong, mais il m’arrive parfois d’escorter un convoi, et je me souviens de celui de Kompong Trach sur la RC 17 où cantonne la 4ème Cie. Le convoi rejoint Kompong Chnang. Le lac Tonle Sap, immense et profond, reçoit une partie des eaux du Mekong en période de crue. A l’autre bout de celui-ci, à environ une centaine de kilomètres se dressent Angkor et ses ruines. Ici, les bonzes en robes jaunes, perdus dans leur méditation et leur dévotion sont les gardiens du passé et les danseuses de ballets royaux cambodgiens aux yeux grimés et aux doigts aux longues griffes laquées font d’agréables démonstrations de leur prodigieux talent. Au sortir du palais Royal, en dehors de l’enceinte, je donne un coup d’oeil dans un pavillon où loge l’éléphant blanc, pachyderme vénéré par les cambodgiens.

Le 27 mai 1949, je fais partie du détachement qui part par voie fluviale via Saigon. L’autre fraction ne partira que le landemain matin laissant ainsi définitivement le Cambodge.

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