La Patrouille

« Le 5 janvier 1950, vers 14 heures, sous un ciel ensoleillé, chargé toutefois de gros nuages blancs, une patrouille mixte de la 3ème compagnie du BMTS 28 et de partisans quitte le poste de Ammong pour une reconnaissance de routine en direction de la montagne, à l’ouest de la RC 1. Elle comporte environ la moitié de l’effectif du poste, soit une dizaine de tirailleurs sénégalais et six partisans autochtones et est commandée par l’adjudant Chigot accompagné du caporal-chef Dambarèrès.

Je reste en appui pour servir les mortiers de 60 et de 81, en cas de besoin. Tandis que le sergent-chef Bénedetti se poste en observation au sommet de la tour centrale muni d’un 536 communiquant ainsi avec l’adjudant pourvu du même petit poste émetteur-récepteur. Mes servants, trois tirailleurs très dévoués s’affairent à la préparation des obus, les empilant à proximité des emplacements situés juste au pied de la tour, ce qui nous permet de communiquer facilement de la voix avec le chef.

Pendant ce temps, je pose quelques jalons sur les défenses de terre retenue par des « Caï-Phen » qui sont des panneaux de bambous tressés, très efficaces et courant dans les postes en indochine. Le sergent affecté à notre antique canon de 75 monté sur pneus se trouve en alerte aussi, on ne sait jamais, et le reliquat des gars de la section est en position aux emplacements de combat prévus.

Le contact radio est très bon, vers 15 heures, Bénedetti nous avise de nous tenir prêts, un appel venant de l’avertir que la patrouille est fortement accrochée devant les lisières de Phuoc-Lam, un village situé environ à 2 500 mètres du poste. Les Viets font usage d’une arme automatique et de nombreux fusils, leur effectif doit être égal au nôtre, entre 15 et 20 hommes.
Nos gars sont cloués au sol dans la rizière boueuse à 200 mètres du village, mais heureusement, en bordure de la rivière Ammong, ce qui leur évite un éventuel encerclement. Par chance également, les tireurs viets se sont dévoilés trop tôt, une erreur de stratégie qui nous est favorable. Par contre, notre patrouille a le soleil en pleine face, inconvénient majeur dont il faut s’accomoder. Du poste, nous n’entendons même pas les bruits de la fusillade, hormis les explosions assourdies de quelques grenades à fusil envoyées par un tirailleur. Cela nous fait toutefois un bon repère et l’on peut exactement situer le lieu de l’accrochage par la fumée des éclatements en bordure du village signalé par radio.

Le deuxième message est un véritable SOS, alors que le premier obus de 60 est parti, distance 1 800 mètres. L’adjudant annonce que le tir est beaucoup trop court, mais bien dirigé. J’allonge la trajectoire au maximum, soit 2 000 mètres, et un nouvel appel parvient « Trop court encore, ça nous pète aux fesses, allongez d’au moins 500 mètres… ». Il faut alors utiliser le mortier de 81, tir à 2 500 mètres, l’obus d’essai cette fois tombe en plein milieu du village de Phuoc-Lam. Je rectifie, sur les indications du sergent-chef qui est aux premières loges car nous sommes complètement aveugles derrière nos défenses ; pour viser, je me fie simplement aux jalons.
A droite : 1950, poste de Cau-Haï, Centre Annam, c/chef Fiquet. Uniforme noir et foulard jaune (couleur Bao Daï), casque léger US, PM Mas 38 (7,65 long). Fortin en troncs d’aréquiers, barrières de bambous épointés au feu…
(Collection P. Fiquet – droits réservés)
Mon chargeur fait partir deux obus cette fois, car je pense qu’on est bons, tandis qu’au loin, nous entendons les explosions des gros obus à ailettes, emplissant la campagne indochinoise du bruit de la guerre.

Immédiatement, le sergent-chef hurle depuis le haut de la tour « Vas y, vas y, c’est bon, arrose et feu à volonté. »
A ce moment, les obus sont envoyés à la cadence maximale, mon chargeur et mes pourvoyeurs sont aux anges. Nous ne nous protègeons même plus les oreilles et le bruit caractéristique du départ, sourd, creux, comme un gros bouchon de champagne d’une bouteille géante est pour nous la plus délicieuse des musiques.
Tout le secteur résonne des explosions continues, et bientôt l’incendie se déclare dans les « Caï-Nha » du village car, au cours du tir, je manoeuvre les manivelles à toute vitesse, revenant toutefois au réglage initial. Volontairement, cela provoque la dispersion des obus autour de l’objectif, qui tombent à raison d’environ dix à la minute. Après trente minutes de tir intermittent avec un tube qui commence à devenir brûlant, le chef nous informe de cesser le feu, la patrouille étant de retour. Me retournant, j’aperçois les gars qui traversent le pont, rejoignant le poste, en sueur, crottés jusqu’au cou et tout essouflés. L’adjudant Chigot et le caporal-chef Dambarèrès nous félicitent pour la précision du tir, reconnaissant qu’ils nous doivent une fière chandelle.

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